Elisabeth Huber

Romancière, novelliste et poète suisse à visiter pour le plaisir des images et des mots.

                           

                            L'AME SŒUR

 

...Tous les soirs, depuis un mois,  elle est là, assise, derrière la cabine du conducteur. Dans le rétroviseur, il l'observe à la dérobée et il ne se lasse pas de saisir chacun de ses gestes. Tout l'enchante en elle, cette manière qu'elle a d'incliner la tête sur le côté pour mieux scruter la ville à travers les reflets de la vitre,  cette façon de vérifier que sa broche, une fleur en or à coeur d'opale, n'a pas glissé du col, cette habitude de serrer frileusement contre elle son sac à main. Oui, assurément, depuis un mois il est amoureux. Jusqu'à présent rien ne s'était produit qui eût dégrippé les rouages de l'ordinaire. Rien n'avait ouvert la route qui menait à elle, aucun de ces incidents anodins, aucun de ces petits accrocs dont le quotidien se sert pour manipuler les individus, les pousser l'un vers l'autre et les forcer à se reconnaître. Mais ce soir enfin... Roger Marcel rejette la tête en arrière. La joie inonde sa gorge. Il voudrait crier.  Oh joie! Oh bonheur!  Ce soir! Oui, ce soir alors qu'il n'attendait plus rien... Roger Marcel a fermé les yeux et cueille, intact, le souvenir de ces inoubliables instants... 

A l'arrêt Lamartine, harcelée par la pluie, la foule se pressait plus que de coutume pour investir le bus. Dans la bousculade elle a malencontreusement glissé et son genou a violemment heurté l'angle métallique du marchepied. Son bas était déchiré et son genou saignait.  Avec d'autres voyageurs il s'est précipité  pour l'aider à  se relever. Confuse d'être la cause de tant d'agitation et l'objet de tant de prévenance, elle a remercié, dit qu'elle n'avait rien puis est allée se réfugier entre les sièges du fond. Elle n'est pas descendue à son arrêt habituel, le dernier avant le dépôt, au Pont, et alors que les passagers du soir s'étaient déjà fondus dans l'ombre noire des rues, elle s'est approchée, doucement comme pour ne pas faire de bruit.  Avec la voix douce d'une fillette appliquée à bien articuler, elle s'est adressée à lui.

 - J'ai perdu ma toque, vous savez une toque en fourrure brune. Si par hasard vous la retrouviez, pourriez-vous me la rendre Lundi. Je prends votre bus tous les soirs à la place Lamartine. Je vous en remercie beaucoup.

 

Ensuite elle est descendue, mais en posant le pied sur le trottoir elle n'a pu retenir un petit cri de douleur.

 - Vous ne devriez pas laisser votre genou dans cet état. Il faut au moins aller à la pharmacie voisine.

Elle a souri timidement et elle a balbutié :

 - Vous croyez? Je connais si mal ce quartier.

 - Il y a justement une permanence médicale en face du dépôt. Attendez moi dehors. Je vais garer le bus. je n'en ai pas pour longtemps. Attendez-moi. Je vais  vous accompagner...

Le médecin de garde était occupé par un autre patient. Il fallait attendre et il ne voulait pas la laisser seule. Ils ont bavardé. Ils ont fait connaissance. Elle lui a expliqué qu'elle est nettoyeuse, qu'elle travaille le soir après la fermeture des bureaux, ou le matin très tôt. Elle a précisé que cette partie de la ville lui est totalement inconnue et cela parce qu'elle n'y vient que pour remplacer  une amie malade. Cette amie doit reprendre son service dans une semaine, dans neuf jours exactement. Elle habite dans un studio, lequel donne sur le parc, ce qui est une véritable chance, surtout en été à cause des grands arbres et des fontaines. Elle n'a pas précisé de quel parc il s'agit. Il l'a quittée quand le médecin est arrivé et il s'est précipité au dépôt pour fouiller les recoins du bus. La toque avait roulé sous l'une des banquettes avant. L'idée lui est bien venu de courir sur le champ rendre son bien à l'inconnue, mais il a craint de l'importuner par trop d'attention, de donner l'image d'un personnage tenace et encombrant. Il a préféré patienter jusqu'au rendez-vous du lundi. Oui! c'est exactement ainsi que tout s'est passé. Oui! Il est sûr de chaque détail. D'ailleurs comment pourrait-il déformer le souvenir de semblables moments?

Depuis hier soir, la toque est là, posée bien à plat sur la table du salon, poudrée d'or par la lumière du lampadaire. Pour la cinquième fois peut-être, Roger Marcel soulève délicatement la masse de fourrure, la caresse doucement, hésite un instant puis l'appuie contre sa jour, submergé par un indicible bonheur. Il lui semble que l'inconnue est là tout près et qu'il perçoit son parfum, une senteur d'eau de fleurs, des roses et des lys mélangés. Il ferme les yeux et un visage se dessine, de plus en plus net, avec le menton étroit, les pommettes délicatement rosées, les yeux bruns piquetés de grains d'émeraude. C'est elle. Elle sourit. Puis les traits s'estompent, disparaissent. Roger Marcel fait quelques pas, soulève le rideau de dentelle. L'après-midi commence à peine mais les réverbères sont encore allumés. La rue est déserte,noyée dans un  brouillard jaunâtre. Sans le tic-tac du réveil, on pourrait croire que le temps est mort. Roger Marcel soupire. Il faut attendre attendre que l'interminable course du week-end s'achève, attendre lundi. Alors, quand il la verra, quand elle viendra s'asseoir derrière lui, il se retournera  et il lui parlera. Il s'inquiétera de sa blessure. Il lui proposera de partager un thé et quelques pâtisseries chez Rozino. Il n'y a rien d'inconvenant à inviter une jeune femme dans un salon de thé. Il n'y a rien de grossier à franchir les murs de la solitude pour tenter de rejoindre l'autre. Il n'y a rien d'anormal à vouloir s'arracher au vide, à rechercher l'apaisante magie des retours, quand au soir la porte s'ouvre,  que l'autre s'ébroue des clameurs de la rue et que le silence soudain disloqué  s'éparpille dans les tièdes remous d'une présence. Et puis, chez Rozino, on sert les meilleures glaces de la ville et les petits fours y sont délicieux... 

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Dernière mise à jour de cette page le 31/03/2010